"Il est certes plus facile d'écrire l'histoire naturelle de la Sardaigne que l'histoire de l'homme en Sardaigne - notait Giuseppe Dessì au cours des années '60 -, plus facile de parler des fourmis et des abeilles qui peuplent cette île que parler de l'histoire de ses différents territoires, des ''giudicati''... c'est pour cette raison que j'envisage les hommes comme des fourmis et comme des abeilles, je les vois comme une espèce qui dure immuable au fil des millénaires". On saisit dans ces mots la fatigue de l'écrivain sarde à décrire une région, une "civilisation de pierre" selon ses propres dires, qui, à la différence des îles-carrefours comme la Sicile, a offert au miroir de l'identité italienne une image d'île-prison, en dehors de l'histoire et devenue par conséquent une réserve de "vieilles races éteintes - synthétisait l'historien Lucien Febvre - d'anciennes mœurs, d'antiques formes sociales exclues des continents".
Toutefois l'époque de la préhistoire, nuragique (XVIIIème-IIIème siècles av. J.-C.), révèle à l'occasion des fouilles plus récentes une Sardaigne déjà réceptive des apports d'autres cultures, avec des cités qui acheminent, même vers l'arrière-pays, les influences puniques et romaines: Calaris, Nora, Tharros, Turris, Olbia. L'âge d'or de la Sardaigne se concrétise à son retour à la latinité, les relations avec Byzance cessées, marqué par l'acquisition d'une langue qui dans ses deux variantes actuelles, le ''campidanese'' (méridional) et le ''lugudorese'' (septentrional), apparaît déjà formée et mûre dans les textes du XIème siècle.
Avec la domination aragonaise, à partir du XVème siècle, l'île est pliée à la culture exclusive des céréales et perd beaucoup de sa vitalité urbaine. La souffrance morale engendrée par une telle condition fait mûrir les premières expressions d'une culture historique et littéraire originale qui s'honore d'au moins deux personnalités symboles: Gramsci (fondateur du parti communiste italien avec Togliatti) et Grazia Deledda (prix Nobel de littérature en 1926).
Une culture qui donne une voix aux vaincus, qui sait les écouter, consciente quand même de la difficile et controversée identité nationale, imposée à l'île par le règne piémontais de la maison de Savoie dans un climat de tension et d'incursions de banditisme jamais apaisé, qui, au cours des vingt ans de régime fasciste, sont à l'origine d'un autonomisme anarchique, mué bientôt par l'intellectuel Emilio Lussu en appui résistant à la cause républicaine.
Bien plus "simple" s'avère par contre la saga de la culture gastronomique sarde. L'art culinaire régional provient en effet de la tradition pastorale, qui triomphe sur la table avec ses fromages Dop (Appellation d'origine protégée): le ''Fiore sardo'', au lait cru de brebis, caillé à la pressure d'agneau, destiné encore et seulement au marché italien, le ''Pecorino romano'', qui est lui exporté en grandes quantités aux États-Unis, et le ''Pecorino sardo'', de production relativement récente. Pour sanctionner enfin la plus grande originalité d'une cuisine de terroir par rapport à celle de bord de mer, il suffit de goûter aux charcuteries, aux viandes (par exemple l'Agnello di Sardegna [Agneau de Sardaigne] Igp [Indication géographique protégée]), aux légumes verts (comme le ''carciofo spinoso'' [artichaut épineux]), au ''pane carasau'' [galette très mince et croustillante] et aux vins. Parmi ces derniers le Vermentino di Gallura (seul vin Docg [Appellation d'origine contrôlée et garantie] de la Région) est incontournable ainsi que le rouge charpenté Cannonau di Sardegna, le premier des 19 vins AOC locaux. Pour satisfaire à la curiosité du palais, il faut goûter aussi la poutargue qui, soit dit en passant, n'est pas une manière peu gentille d'apostropher en sarde une femme en excès de poids, mais un excellent condiment à base d'œufs de mulet ou de thon séchés et conservés sous sel, appréciable même en tant que plat à Cabras et dans l'île de Sant'Antioco.